Thierry Loisel : entretien réalisé par Méhes Károly

 

Thierry Loisel est un écrivain français. Il est également traducteur de littérature hongroise. Il vit depuis quatre années à Budapest, et même s’il éprouve aujourd’hui un sentiment plus nuancé sur son exil volontaire que lorsqu’il est arrivé, il reste enthousiaste et plein de projets.

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Méhes Károly : Commençons par un bref résumé de votre parcours. D’où êtes-vous parti, comment avez-vous commencé?

Thierry Loisel : La notion d’origine a toujours quelque chose d’intimidant… Je suis né et j’ai grandi en Normandie – bercé, en quelque sorte, par la complicité permanente de la mer – au sein d’une famille d’origine modeste. Je n’étais donc pas a priori prédestiné à consacrer ma vie ni aux études ni aux livres. Mais comme souvent, certaines rencontres se font et deviennent déterminantes, certaines figures s’impriment en vous comme des destins. Cette rencontre, par exemple – j’avais à peine dix ans – avec un ami écrivain de la famille, Michel Quoist, au charisme impressionnant, à qui j’avais demandé, timidement, comment on écrit un livre… Ou plus tard, la personnalité de deux professeurs de philosophie, l’un au lycée m’ouvrant la voie, Emmanuel Nikiprowetszki, l’autre à l’université, Jean Granier, dont l’enseignement m’aura marqué pour la vie. Sans parler de mon propre père, naturellement, qui dut au préalable, en silence, me transmettre quelque chose allant dans ce sens-là.

Bref, je me suis plongé corps et âme dans les études. L’époque était particulière, nous étions tous alors plein de passion et d’enthousiasme, avides de savoir – c’était le début des années 1970 (juste après les événements de 1968). Une époque d’effervescence – de gai savoir, comme aurait dit Nietzsche, correspondant aussi à l’essor des sciences humaines ; nous laissions Sartre et trouvions le structuralisme, Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, etc.

J’ai eu la chance de me trouver à la croisée de ces chemins-là. Après la philosophie, je me suis intéressé de près à la littérature et, parallèlement, à la psychanalyse. Cette triple sensibilité ne m’a plus jamais quittée.

J’ai alors écrit un premier recueil de nouvelles, puis me suis lancé aussitôt après dans un projet fou, une trilogie de plus de deux mille pages qui a occupé sept ans de ma vie. Et puis les livres se sont ensuite régulièrement succédés.

Méhes Károly : Vous pouviez vivre de la littérature ?

 Thierry Loisel : Littéralement, oui. J’ai eu très vite cette chance dès que je me suis installé à Paris. Mais hélas pas au sens où vous l’entendez. Après avoir enseigné quelques années – je voulais connaître cette expérience de l’enseignement sans pour autant en faire mon métier –, je suis passé par toutes les étapes du travail éditorial, travaillant pour diverses maisons d’éditions parisiennes. J’ai d’abord été lecteur et conseiller, devant donner mon avis sur tel ou tel manuscrit reçu, puis je suis passé côté fabrication, d’abord simple correcteur, puis préparateur de manuscrit, avant d’accéder, enfin, au secteur proprement littéraire, la réécriture, puis, finalement la traduction littéraire. Bref, tout en continuant à écrire très régulièrement moi-même, je me suis d’abord beaucoup occupé des livres des autres. Beaucoup de travail pour simplement vivoter.

Je n’ai jamais voulu, en tout cas, profiter de mes relations de travail pour placer mes propres écrits. Peut-être était-ce un tort – par excès de probité ou d’amour propre ? Toujours est-il que, par retour de courriers, on m’opposa toujours, dans des maisons où je ne travaillais pas, des arguments frileux – d’ordre économique et non pas littéraires. Mais je crois que presque tous les écrivains connaissent un jour ou l’autre ce genre de situation…

Méhes Károly : Cela ne vous a pas découragé ?

 Thierry Loisel : Découragé n’est peut-être pas le mot. Blessé, sans doute, au bout d’un certain temps. Car les livres que l’on écrit sont autant de dons que l’on adresse au lecteur. Mais ma vie était trop organiquement consacrée à l’écriture, et les arguments ou critères retenus par les éditeurs trop éloignés de mes préoccupations pour que je baisse les bras.

À la fin des années 90, toutefois – comme un nouveau chapitre qui s’ouvre puis se referme – j’ai eu l’occasion de faire une incursion dans le monde du cinéma. Après avoir écrit et réalisé un premier film, un moyen métrage tourné à Berlin, en Autriche puis à Palerme, j’ai eu la chance de rencontrer Wim Wenders, à Munich, près à m’aider à réaliser un premier long métrage, adapté de mon roman Voyage d’automne. Les péripéties de toutes sortes – qui ont tout de même duré quelques années – formeraient la matière d’un épais roman, sans aucun doute ! Péripéties y compris, d’ailleurs, avec quelques producteurs hongrois, à l’époque déjà, prêts à collaborer. Mais j’ai fini par renoncer… Trop d’enjeux financiers, et trop peu d’enjeux artistiques. Je ne regrette absolument rien. Cette expérience, difficile à maints égards, reste toutefois pour moi irremplaçable. Cela m’a permis, en passant, quelques belles rencontres, avec Solveig Dommartin par exemple, ou encore, à Athènes, avec Théo Angelopoulos – tous deux aujourd’hui décédés.

Méhes Károly : Arrivons, enfin, au chapitre concernant la Hongrie. Comment tout cela a-t-il commencé ?

Thierry Loisel : Par la conjonction de deux faits. Et d’abord, à l’époque du film précisément, par un casting pour le Voyage d’automne, pour lequel je souhaitais, pour les besoins du scénario, un acteur s’exprimant dans une langue rare, qui soit belle, inattendue, comme venue de nulle part – ou plus exactement ne ressemblant à aucune autre. Peu de temps auparavant, j’avais fait, avec une amie proche, un premier voyage en Hongrie – pays où elle était née et dont elle parlait la langue. Il y avait, dans ses origines, quelque chose de très mystérieux pour moi, d’attirant ; la langue me fascinait. J’ai un jour décidé de prendre une méthode, et, en secret, d’apprendre seul les bases du hongrois. Puis nous sommes partis. Nous avons fait à cette occasion un tour relativement complet du pays. J’étais sous le charme. Enfin, le mot est faible. Je découvrais un monde. Ma curiosité était sans limite, j’étais intrigué. Profondément.

Méhes Károly : Autrement dit vous étiez tombé amoureux de la Hongrie. De sa littérature ?

Thierry Loisel : Plutôt qu’amoureux, extrêmement intrigué. Et curieux de tout. Pendant le voyage, d’abord sensible aux gens, bien sûr, à la vie quotidienne – à une manière d’être et de vivre dont j’ignorais tout ; au pays lui-même aussi, à sa géographie. Et puis, naturellement, de retour à Paris, curieux de connaître sa littérature, son cinéma – j’ai dû à l’époque emprunter en peu de temps la collection complète des films de l’Institut hongrois de Paris, plusieurs centaines ! de toutes les époques, depuis Valahol Europában de Radványi Géza jusqu’aux derniers films de Tarr Béla ou de Szasz János, en passant par le Szinbad de Huszárik Zoltán ou les films de Gothár Péter. Et puis j’ai continué, bien sûr,  à lire les auteurs hongrois. En traduction. Sans parler de  la musique. Outre Bartók et Kodály que je connaissais déjà, j’ai découvert avec bonheur la musique romantique de Dohnányi, les opéras d’Erkel, mais aussi par exemple les très beaux quatuors à cordes de Lajtha László…

Méhes Károly : La Hongrie a-t-elle comblé vos espoirs relativement à vos propres livres ?

Thierry Loisel : Pour une bonne part, oui, puisque aujourd’hui, quatre de mes ouvrages – anciens ou récents – sont déjà ou vont se trouver bientôt dans les librairies hongroises – un coup de force, d’une certaine manière, puisque cela s’est fait, pour trois d’entre eux, sans passer par la phase obligée de l’édition française… Mais tout n’est pas pour autant simple. Je dirais qu’il y a, par rapport à la situation française, un avantage et un inconvénient.

L’inconvénient, bien sûr, c’est que pour un écrivain étranger, il existe une étape – un obstacle supplémentaire : faire traduire ses livres. L’avantage, c’est, ou du moins c’était une meilleure accessibilité des gens du métier, éditeurs, responsables de revue, imprimeurs, etc. Mais ce n’est hélas déjà plus vrai, le secteur culturel étant aujourd’hui, en Hongrie, quasiment sinistré…

Méhes Károly : Quand avez-vous senti pour la première fois que vous alliez vous lancer dans la traduction ?

Thierry Loisel : C’est une idée qui est venu, disons, presque naturellement. D’une part parce qu’elle est un complément naturel à l’activité d’un écrivain, et plus simplement parce que la traduction faisait déjà partie, antérieuremenent, de mes activités – dans d’autres langues. Concernant le hongrois, la situation s’est présentée différemment. Avec Barna Anett, ma compagne qui est aussi traductrice, nous avons décidé de travailler en étroite collaboration. Depuis notre premier livre, le Journal de Csáth Géza, nous avons désormais acquis une solide expérience du travail en commun. Cette complicité est fort précieuse. Elle permet un travail d’une grande rigueur, que j’espère à la hauteur des auteurs que nous traduisons.

Méhes Károly : Comment votre choix est-il tombé sur Kosztolányi ?

Thierry Loisel : C’était un vieux rêve. Qui devait réparer une injustice, et surtout mettre un terme à une situation paradoxale. En France, tous les romans de Kosztolányi ont été traduits dans les années 90. Sauf un, Nero, a veres költő [Néron, le poète sanglant], que je considère être son roman le plus profond (pour être exact, une traduction avait été publiée, confidentiellement, pendant la dernière guerre, mais elle était devenue introuvable et surtout incomplète et d’une fidélité contestable).

Dans l’idée de rendre disponible au lecteur français l’ensemble des six romans de Kosztolányi, j’ai suggéré à l’éditeur de commencer par la publication du premier, A rossz orvos [Le Mauvais Médecin], le moins connu et surtout quelque peu dédaigné ici, en Hongrie ; non sans une certaine ironie, d’ailleurs, l’accueil en France de ce dernier semble meilleur, pour l’instant, que pour Nero

Méhes Károly : La véritable réussite, je crois, c’est de pouvoir enchaîner sans discontinuer de nouveaux projets. Sur quoi travaillez-vous ?

Thierry Loisel : Je pense être parvenu – j’ai bien conscience que c’est un privilège, voire un luxe – à l’équilibre idéal entre les deux activités, écriture et traduction. Qui naturellement se complètent. Le programme est chargé d’un côté comme de l’autre – côté livres, la sortie prochaine de mon dernier roman, traduit par Anett, Une visite à Pécs, et puis l’écriture, en cours, d’un second volume de Proses à l’emporte-plume.

Côté traduction, j’ai aussi de quoi m’occuper pendant quelques années encore. Le prochain projet constitue un véritable défi, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de proposer enfin une édition intégrale (et non adaptée) des Egyperces novellák – ce qui, sauf erreur, n’existe encore dans aucune autre langue. Le texte est réputé intraduisible pour plusieurs raisons ; mais peu importe, je prends le risque, je me lance… Entre-temps est venu se greffer un beau projet, sur une traduction partielle du recueil Nyelv és lélek de Kosztolányi – en collaboration avec Kassai György, qui a tant fait pour la littérature hongroise ; cette marque d’honneur qu’il me fait me touche beaucoup. Ensuite, si tout se passe comme prévu, l’intégrale des nouvelles non traduites de Csáth Géza, avec Anett, un autre projet qui me tient à cœur…

Méhes Károly : Bref, vous vous sentez bien ici, c’est bien de vivre ici ?

Thierry Loisel : Par bien des côtés, je continue à aimer la Hongrie, profondément. Mais je ne serais pas complètement à l’aise pour vous répondre oui alors que je sais les difficultés que traverse le pays qui m’a accueilli. Il n’est pas le seul, c’est vrai, et je fais ce que je peux, en contribuant, modestement, à un meilleur rayonnement de la littérature hongroise.

Pécs, mai 2014.

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